Ce texte est pour moi le plus important de tout ceux que j'ai écrit. J'ai vraiment eu un plaisir fou à l'écrire et vraiment j'aime mes personnages... (L)
Je profite de mon envie de transformer un peu mon blog pour le poster! Toutes remarques constructives sont les bienvenues!
Je demande juste de le respecter. Donc plagiat interdit, merci! =)
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Lui
J'entends la porte s'ouvrir derrière moi, une jeune femme en sort, suivie d'un jeune homme, elle lui serre la main. Puis elle vient vers moi et me dit dans un sourire :
« Vous devez être Aaron ? »
Je lui réponds que je suis bien le supposé. Elle me serre la main et me dit d'aller l'attendre dans la pièce d'à côté. J'y rentre sans grande envie et je patiente debout. Je regarde tous les petits objets qui se trouvent autour de moi. Bibelots en tous genres côtoient livres et paperasse. Je regarde mes chaussures, puis mon jean délavé. Je contraste avec la beauté de la pièce. Ici, tout paraît bien fait et à sa place. Ce n'est pas mon cas. Je me sens mal. L'attente de ce docteur se fait de plus en plus longue. Je sors les mains de mes poches et les effleure l'une l'autre. Elles sont moites et humides. Je les essuie sur mon pantalon, mais rien n'y fait. La doctoresse entre dans la pièce et me prie de m'asseoir sur le fauteuil. Je m'y dirige d'un pas mal assuré, et m'assieds lourdement sur le siège. Elle m'explique comment nous allons procéder. Je peux dire tout ce que je veux. J'ai une heure devant moi pour lui parler de ce qui peut me faire avancer. « ...même de la pluie et du beau temps, si ça peut vous aider ! » termine-t-elle. Je n'ai jamais parlé ouvertement de moi. Ni avec ma famille, ni avec mes amis. Tout est toujours resté fermé dans mon for intérieur. Je suis ici pour avancer. Même à petit pas, s'il le faut. Je lève les yeux sur elle et soupire. Elle me fait un joli sourire compatissant.
Je baisse à nouveau les yeux et les ferme. Je cherche dans ma mémoire le commencement de tout ce que j'ai vécu. J'entrouvre la bouche.
Je referme lentement la porte. Mon c½ur bat à cent à l'heure. Je ramène ma main près de mon visage et touche la longue griffure. Je cherche du doigt son extrémité et une larme salée vient brûler cette égratignure. J'avance et me dirige vers ma loge. Je sais que je ne peux rien y changer. Aujourd'hui c'était jour de repos à l'agence. Mais il m'a fait venir. Pour ça. J'ouvre la porte de la pièce qui m'est réservée et m'assieds sur le fauteuil. Je m'approche du miroir et passe l'index sur mon éraflure. En voyant le dos de ma main, je la retourne et observe une autre cicatrice plus ancienne. Puis je m'attache les cheveux pour dégager ma figure et dissimuler ma blessure. Je prends le fond de teint et camoufle cette plaie, voulant avec ce geste cacher la douleur. Mais rien n'y fait. Par chance, je sais que demain est un nouveau jour, emportant avec lui aujourd'hui et le passé. Je repose la poudre et m'appuie contre le dossier de la chaise. Je ferme les yeux et m'endors, la douleur au visage.
Je suis réveillé par le bruit de Georg, le maquilleur de l'agence, frappant à ma porte. Je sors de mes rêves, aussi obscurs soient-ils et vais lui ouvrir. Il me salue d'un mouvement de tête et me demande si j'ai dormi ici :
- Oui, comme depuis plusieurs jours...
Je me rassieds sur mon fauteuil. Aujourd'hui est un grand jour. Je me présente pour Kevin Calein. Il m'a rappelé avant notre accrochage d'hier que Kevin Calein était une marque d'androgyne, qu' il me proposerait pour leur prochaine pub. J'ai souri en pensant poser pour Kevin Calein. Mais j'ai très vite compris que si je voulais être recommandé, il lui fallait une contrepartie.
Georg me relève le visage. Lorsqu'il me démaquille, j'étouffe un cri de douleur. Le démaquillant brûle ma blessure ouverte.
- C'est quoi ça ? Il n'a pas recommencé ? demande-il, le regard sévère.
- Si... dis-je, en retenant mes larmes.
- Tu ne peux pas le laisser faire ça !
-C'était ça, ou pas de Kevin Calein !
- Aaron ! Tu ne PEUX pas le laisser pourrir ta vie !
- Écoute, il ne la pourrit pas, il me la rend plus belle en me proposant comme mannequin! Tu sais bien que je n'en peux plus des pubs pour des parcs d'attraction et pour les petits musées de Berlin. J'en a marre !
Il me maquille dans un silence total. Lorsqu'il a fini, il prend son portable, comme à chaque fin de séance maquillage et appelle Emilian, le coiffeur de l'agence.
Puis il reprend ses affaires et me quitte en claquant la porte comme à son habitude. Je referme les yeux et sombre à nouveau dans le sommeil. Quelques minutes plus tard, Emilian me fait sursauter, lorsqu'il pose sa grande main sur mon épaule. Il me sourit à travers son reflet dans le miroir de la loge.
Emilian est un homme gentil. Il est là depuis le début de l'agence. Et même si son look excentrique ne plaît pas à tous les modèles, moi, son style m'a séduit. Il dégage une de ses mèches mal prises dans sa coiffure parfaitement réfléchie. Et dans un mouvement de tête, il fait retomber les cheveux attachés, parsemés de rajouts sur son épaule fine. Il sort ses outils de travail et commence à me coiffer.
Emilian n'a jamais été très bavard. Il ne parle que lorsqu'il y en a besoin. Je sais pourtant qu'il a ressenti ma douleur. Cette pensée s'avère bien vite exacte quand il pose son index sur ma plaie et rabaisse ses sourcils en me regardant dans les yeux à travers la glace. Je détourne le regard. Je sais qu'il n'insistera pas. Il recommence à coiffer mes cheveux, d'un blond que de nombreuses personnes disent magnifique. Quand il a fini, il range ses affaires dans son sac et le dépose par terre. Puis il s'assied sur le deuxième fauteuil.
- Tu te présentes pour qui aujourd'hui ?
- Il m'a proposé à Kevin Calein.
- Ah, tout ça, pour eux... dit-il en posant ses yeux sur ma joue.
J'esquisse une mimique ressemblant à un sourire. Mais il est mal placé. Je sais que rien n'est drôle dans ma situation et que je ne devrais pas en rire.
- Tu y vas pour quelle heure ? Laisse-moi t'y accompagner !
- Emilian, tu sais très bien que tu as d'autres personnes à coiffer. Je saurai faire face, ne t'inquiète pas !
- Si justement ! dit-il en se relevant. J'ai bien peur que tu n'y arrives pas. Mais si tu penses y parvenir... Je te laisse alors.
Il prend ses affaires et sort, refermant lentement la porte sur lui.
Une fois seul, je prépare les quelques affaires dont j'ai besoin et quitte la pièce.
Je sors du bureau du directeur artistique de Kevin Calein. Je n'ai pas été pris. « Pas pour cette fois ! » J'entends, en boucle, cette phrase dans ma tête. Je sais ce qu'elle veut dire. Une soirée d'enfer pour rien. Une journée de perdue. Je lève les yeux au ciel. Le soleil brille. Je me dirige à nouveau vers le bâtiment où est ma loge. Je m'assieds par terre et fume une cigarette. Je la sors et l'allume. Je tire une bouffée avant de la souffler dans le vent léger. Un jeune mannequin arrive. Je le reconnais. C'est le nouveau qui a été engagé il y a une semaine. Il est vite reconnaissable, c'est le seul asiatique de l'agence. Grand, noiraud, le visage splendide.
- Salut !
- B'jour !
Il s'assied à côté de moi et sort lui aussi une cigarette. Il me demande du feu. Je lui tends mon briquet.
- Moi, c'est Aaron.
- Naoko.
Il me sourit, dévoilant une dentition parfaite. Puis il tire une fois sur sa cigarette et s'appuie contre le mur. Il soupire et me dit :
- J'ai pas été pris pour une pub, ça m'énerve !
- Moi non plus, en plus c'était pour Kevin Calein. Je voulais vraiment poser pour eux...
- Wouaw, Kevin Calein! Tu fais souvent des publicités pour des marques aussi célèbres ?
- Non, bien sûr que non. Je suis là que depuis deux ans. J'enchaîne les shoots pourris ces derniers temps.
La porte à côté de nous se referme, je ne l'avais pas entendu s'ouvrir. Il apparaît et il me dit d'un air indigné :
- Aaron, t'es pas content ?
- Non, ce n'est pas ça, Monsieur.
- Je préfère ça.
Puis il se dirige vers sa voiture. Lorsque je l'entends démarrer, je me détends.
- Il a l'air de t'apprécier le directeur. Avec moi c'est l'horreur, il m'adresse à peine la parole.
- Disons qu'il m'aime bien! Et que je fais beaucoup pour...
Il comprend mon sous-entendu et n'ose pas poser de questions. Dans l'agence, ce sujet est tabou, surtout parmi les mannequins. On n'en parle pas, ou très peu. Surtout entre personnes qui ont droit à ses « honneurs » - comme il dit - et ceux qui n'en ont pas le droit. Je finis ma cigarette, et l'écrase sur le sol. Je remets une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Naoko sourit en me voyant faire ça :
- Je te verrais bien en noiraud, Emilian t'as jamais proposé de te teindre ?
- Non, jamais.
Je soupire. Kevin Calein a réussi à me mettre le moral dans les chaussettes. Je n'ai plus rien à faire aujourd'hui. Je reste donc assis contre le mur. Et je décide d'attendre en compagnie de Naoko. Attendre quoi ? Lui seul le sait. Après quelques dizaines de minutes, il revient. Il a une fille à ses côtés comme souvent. En arrivant, il s'approche de Naoko et lui lance :
- Naoko, tu t'installe dans la loge d'Aaron maintenant !
-D'a...d'accord.
De toute façon, nous n'avons aucun droit là-dessus. Il nous entasserait à quinze, nous n'aurions pas notre mot à dire. Je peux affirmer sans me tromper que pour lui nous ne sommes que de simples poupées qu'il déplace selon son envie, qu'il déshabille selon ses caprices.
Il entoure la jeune femme qui l'accompagne de ses longs bras et l'emmène à l'intérieur.
- Bon, je vais aller chercher mes affaires, tu es dans la loge combien?
- 384.
- Merci !
Je ne lui propose pas mon aide. Par orgueil, ou peut-être simplement par le fait que je n'en ai pas le courage.
Il entre à son tour, me laissant seul devant le bâtiment gris et morne. Contrairement à ce que les gens pensent, les lieux de la mode ne sont pas tous beaux, au contraire, ils sont le plus souvent laid. Le parking est presque vide, je me dirige vers ma voiture. Cette nuit, je dormirai chez moi.
Déjà cinq jours que Kevin Calein ne m'a pas engagé en tant que mannequin. Ce refus est très dur pour moi. Je n'arrive pas à l'accepter. J'ai tant fait pour l'avoir. Et me voilà sans ce contrat. J'aurais dû m'y préparer. Attendre en me disant que ma chance reviendrait, que je suis fait pour ce métier, que j'y arriverai coûte que coûte. Mon intuition me dit que j'y arriverai, que je serai le prochain. Elle se trompe. Je me trompe. Et je retombe dans la déception. Le manque de sommeil et le peu d'aliments que j'ingurgite n'aident pas.
Il m'a appelé aujourd'hui. Il me veut dans son bureau dans une demi-heure. Il a une offre pour moi. Il sait que le refus de Kevin Calein m'a beaucoup affecté, mais la mode c'est comme ça. On se bouffe parmi, on s'élimine. Moi, je n'y arrive pas encore. Je prends la place qu'on veut bien m'offrir. Jamais plus, jamais moins. J'essaie de me faire accepter.
Georg devrait arriver. Il m'a proposé qu'on se voie ce soir. Et quand j'ai appris que je devais le voir, je n'ai pas changé mon programme. Ne pas penser à la soirée avec lui. La porte s'ouvre à la volée. Georg rentre. Il arrive en courant et s'assied sur le siège en face de moi. Il se penche en avant.
- Aaron, tu n'es pas au courant de la rumeur ?
- Georg, je m'en fous de la rumeur !
- Non, mais franchement, c'est super fou !
- QUOI ?
Je me redresse, fâché.
- Georg, franchement, c'est quoi cette rumeur ? Encore celle où j'ai un copain ? Celle où tu as une femme ? Ou encore celle où je suis anorexique ?
- Aucune de celle-ci! Il vient de s'acheter une catin.
Ne pas penser à la soirée avec lui. Raté.
- Acheter ?
- Ouais, je t'assure... Il a pris sous son aile une petite prostituée et il veut la faire poser.
Je suis vraiment étonné. J'ouvre des yeux ronds. Mais c'est vrai qu'il est comme ça. Il aime le sexe, les femmes, l'argent, la couture et la mode. Il m'impressionne, autant qu'il me fait peur. Il est mon père spirituel autant que mon ennemi. Il me fait froid dans le dos.
- Georg, dans vingt minutes, je vais le voir...
Il comprend ce que je dois aller faire. Je n'ai pas besoin de lui en dire plus. Georg me soulève en me prenant dans ses bras. Il m'assied sur le siège dans lequel il me maquille d'habitude. Et il commence à me pomponner, comme le ferait une mère avec sa petite fille. On ne parle plus, c'est devenu tendu depuis que je lui ai parlé de mon rendez-vous.
Quand il finit, il me fait un petit sourire de coin et sort de la chambre sans me dire quoi que se soit.
20 heures arrivent, je sors de ma loge, je longe la paroi. J'ai l'impression d'être traqué. Le suis-je ? J'arrive devant son bureau, je m'assieds sur la chaise qui est prévue pour les rendez-vous professionnels. Il ouvre enfin la porte. Il arrive devant moi, il me relève et me prend par les hanches pour m'emmener dans son bureau tout en m'embrassant dans le cou.
Je sors enfin. Mon corps me fait mal. Mon c½ur se brise. Mes jambes ne me portent plus, je titube à chaque pas. Je m'allonge sur le canapé de ma loge et ferme les yeux. Mais le sommeil ne viendra pas pour le moment. Je le sais. Mon dos me fait souffrir et ma gorge est sèche. Je touche ma peau. J'ai un bleu. Il me fait mal. Je soulève mon torse, essayant de ne pas le faire toucher le canapé. C'est peine perdue. Je me repose sur le divan tout en essayant de penser à autre chose. Mais la douleur me ramène à lui. Je le vois. Je le sens presque.
Il m'a dit qu'il avait un autre projet pour moi. Il m'a dit plus tard que prostitué serait un métier pour moi. Puis il a ri d'un rire théâtral. Quand je suis sorti de sa pièce, il m'a dit :
« Tout ça pour Kenji ! J'espère que tu en es conscient ! »
J'ai hoché de la tête, et suis reparti dans la direction de ma loge. Il a dit ça, comme si c'était naturel. Comme si j'étais à lui. Comme si je devais me rendre à l'évidence.
Je m'endors sur cette triste pensée. Je suis à lui.
Lorsque je me réveille, l'Asiatique s'affaire autour de moi à ranger quelques objets, je relève la tête et le regarde du coin de l'½il.
- Euuuh..., je commence espérant qu'il entende ma voix.
Il se retourne et me regarde, désolé.
- Oups, excuse-moi de t'avoir réveillé.
A ce moment, en le voyant de face, sa grande taille, sa peau bronzée et ses cheveux levés que sa beauté m'ébahi. Je lui souris et lui dit de continuer.
- Naoko ? T'es là depuis longtemps ?
- Quelques minutes, je me suis dit que c'était le moment de vraiment m'installer.
Je me lève et m'assieds sur le fauteuil en face du miroir. Je m'appuie, mais une lancée dans le dos me fait sursauter. Je me relève en vitesse. Il me dévisage d'un regard interrogateur. Je lui fais comprendre par un grognement que ce n'est « rien ». Mais il continue à me fixer, comme s'il se demandait dans quoi il s'était fourré. Je ne lui dis rien, je ne voudrais pas le dégoûter. Pas la première semaine.
Aura-t-il droit aux « faveurs » qu'il « m'offre » ? Personne ne le sait encore. Personne, sauf lui, ne le saura.
Naoko a dû sortir, le voir. Je ne sais où. Moi qui aime le calme et le silence, avec un autre mannequin, ça ne va pas être facile. Naoko revient après quelques dizaines de minutes, essoufflé. Ses cheveux sont ébouriffés et sa peau luit. Il n'a pas l'air bien. Que lui est-il arrivé ? Je l'invite à s'asseoir sur le deuxième fauteuil. Il ne dit rien, il garde les yeux rivés sur le sol. C'est à ce moment-là que mon portable vibre : « Boss ». Je réponds. Il me demande.
Je vais dans son bureau et en sors quelques secondes plus tard. Je suis enfin pris pour une marque. Une vraie. Kenji. Ça commence. Je souris à cette idée. Ma soirée d'hier n'aura pas été vaine. Mais comme toujours une demande a été faite. Encore une. Ils ont besoin d'un grand mannequin pas encore connu, pour une séance nue. J'ai accepté, comme à mon habitude. Même si là, ça commence à aller loin. Mon shooting Kenji commence dans trois jours, tandis que ma session dénudée est demain à onze heures.
La scéance nue commence dans trente minutes et Emilian n'est toujours pas arrivé. Je l'appelle. Je commence à angoisser. Il arrive enfin. En quelques coups de peigne, il me coiffe. Rapidement. Il sait que je n'ai pas beaucoup de temps. Le résultat est parfait. Il me salue et repart en silence, je cours au lieu de rendez-vous. Je ne suis pas le seul mannequin, nous sommes environ six, tous des hommes, mais je suis le seul efféminé. Une jeune femme arrive et me demande de la suivre. Elle m'emmène dans la loge où je peux me déshabiller. Tout cela me paraît dérisoire. Se dévêtir seul, pour finir nu dans la même pièce que tant d'autres personnes. Je ne comprends pas le concept.
Je ressors m'entourant d'un simple peignoir. Je sens les regards des autres mannequins se poser sur moi. Je suis mal à l'aise. Très mal à l'aise. Je sens mes joues se chauffer pour prendre une couleur rose. Un modèle m'interpelle : il sera mon partenaire. Le silence règne quelques instants, puis la folie reprend. Il rentre dans la pièce, salue les gens se trouvant sur son passage. Il sourit aux femmes et sert la main aux hommes. Mais arrivé vers moi, son comportement change. Il pose sur mon épaule ses doigts qui me font frissonner. Puis il dit d'une voix calme et posée :
- Tu n'as donc pas oublié.
Comment oublier ? Les appareils photos commencent à crépiter sur les deux premiers hommes posant.
Puis mon tour arrive. Accompagné de cet inconnu, je me dirige vers la scène. Une femme vient reprendre nos peignoirs. La séance peut commencer. Les minutes défilent, mais je n'arrive pas pour autant à me détendre ; je sens les regards insistants des autres personnes dans la salle. Les photos se multiplient me laissant de plus en plus une impression de dégoût. Je sens une main parcourir mon dos, je sursaute et me retourne. C'est lui. Je ne l'avais pas vu. Mais il ne voulait que remettre mon peignoir. Il me dit d'une voix qui se veut sensuelle : « Alors, terminé ? », puis il retire sa main qui était venu se poser sur mon torse et il repart sans me laisser le temps de réagir. J'ouvre de gros yeux et me retourne vers mes collègues qui me font signe. C'est terminé. Je soupire. Terminé. Ce n'est jamais terminé.
Je retourne dans la loge et avance tête baissée en direction de la douche. J'y entre lentement, déposant par terre mon peignoir. J'ouvre le robinet et laisse couler l'eau le long de mon corps. Je relève la tête et fixe la pomme de douche. L'eau m'arrive dans les yeux. Je les ouvre et les ferme à plusieurs reprises. Mes larmes coulent, et se confondent à l'eau me qui me gicle le visage. Je baisse la tête et m'accroupis, tout en m'appuyant contre la paroi de la douche. Je ferme les yeux et me mets à pleurer sans bruit. Dans un silence pesant, mais qui est aussi réparateur. Je ne sais combien de temps je reste là. Je pense à cette vie souillée. Cette vie dont je rêvais à l'époque, dont je cauchemarde maintenant. Je ferme l'arrivée d'eau et sors de la douche, je piétine le vêtement délaissé sur le sol et en prend un deuxième. Le premier est sale ; sali par ma dernière séance photo. Après l'avoir enfilé, je quitte lentement la salle d'eau et me sèche. Je passe mes doigts sous mes yeux. Ils sont noirs. Mon léger maquillage a coulé, comme je m'y attendais. Je m'habille avec lenteur sans oser me regarder dans le grand miroir devant moi, ne prenant même pas en compte l'état déplorable de mon visage. Je vais en direction de la voiture d'Emilian. Je sais que je pourrai l'attendre là-bas, qu'il ne cherchera pas à me faire parler si je n'y arrive pas. Sa portière n'est pas fermée à clé. C'est une habitude chez lui. Il est trop confiant. Je rentre et m'assieds à la place du mort. Je l'attends là. Peut-être deux heures, peut-être plus. Le temps n'a plus d'importance. De toute manière, je ne le vois pas défiler.
Il finit par arriver. Lorsqu'il m'aperçoit sur le siège passager, il court vers moi et après s'être assis sur le siège conducteur il me sert dans ses bras. Ses bras forts et réconfortants. Puis, toujours dans ce silence total dans lequel je me sens bien, il met le contact et nous emmène chez lui.
Le jour se lève à travers la seule fenêtre de la loge, je m'étire et regarde la grande horloge devant moi. Bientôt sept heures. Je me lève et après m'être convenablement habillé, je sors à la cafétéria de l'agence et bois un grand café. Puis les mannequins arrivent un par un, depuis ma séance nue, les autres ne me regardent plus de la même manière. On me montre presque du doigt. Je commence à avoir l'habitude de ces regards plein de dégoût.
Je suis le vilain petit canard. Celui qu'aucun mannequin n'aime, mais personne n'ose le dire. Peu de gens m'apprécient vraiment. Très peu. Et ce n'est pas toujours pour les mêmes raisons.
Mon portable sonne, je décroche. Ma mère est en pleurs au bout du fil.
- Comment comptes-tu vivre ? Maintenant que tout le monde connaît ton corps. Chacune de tes courbes est connue. Tu ne peux plus te cacher. Tout le monde te reconnaît. Les gens me questionnent. Je ne sais pas quoi leur répondre. Tu es le seul à savoir.
J'aimerais lui dire que moi-même, je ne sais pas.
Elle m'apprend que je suis dans le journal. De dos, dénudé. Elle est sous le choc. Comment j'ai osé faire ça ! Aucune explication ne pourrait la satisfaire. Alors je préfère me taire et la laisser parler, priant pour qu'elle se calme.
- Je sais bien que c'est ton rêve, que tu as tout fait pour y parvenir. Mais est-ce vraiment tout ça que tu voulais ?
Durant une seconde, j'ai envie de lui répondre que non. Que ma vie a pris un tournant. Le faux. Celui que je comptais ne jamais prendre. Celui qui m'a à tout jamais rabaissé, celui qui me rend mal toutes les secondes, celui qui m'empêche de rêver d'un jour meilleur. Je reste muet lorsque j'entends ces vérités qui sortent de sa bouche.
Pour elle, ma vie n'a jamais été la bonne. Elle n'a jamais été convaincue que ma vie est ici. Elle n'a jamais apprécié que je sois parti pour le mannequinat, que je la laisse seule pour mon rêve. Et je me rends compte qu'elle n'avait pas tort, j'aurais peut-être dû rester auprès d'elle. Je n'aurais pas été détruit.
Elle finit par se taire et raccrocher, sans un au revoir.
Je suis seul.
- Ne vous en faites pas. Ca arrive souvent que les personnes n'arrivent pas à s'exprimer durant la première séance, me dit-elle simplement en se levant.
Je me relève, baissant la tête dans le même mouvement. Elle me demande si le prochain rendez-vous est déjà pris, je lui réponds d'un hochement de tête sans ouvrir la bouche. Et d'une poignée de main qui se veut chaleureuse, elle me dit :
- N'abandonnez pas, Aaron, nous y arriverons, ne vous en faites pas. Vous pourrez m'expliquer la prochaine fois. Je sais que vous en êtes capable.
Un petit sourire triste se peint sur mes lèvres.
- Je ne sais pas...
Je soupire en me retournant. Je sors de son cabinet des questions plein la tête. Que m'arrive-t-il? Comment ai-je pu ne pas ouvrir la bouche de la séance tout en me remémorant mon passé? Supporterais-je de le revivre encore une fois?
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Commentaires? Critiques?
J'imagine que vous aussi vous auriez voulu en savoir plus sur Aaron, sur Naoko, sur les autres personnages. Savoir qui est ce "boss", etc etc. Mais non, je vous en direz pas plus.
La fin ce trouve bien là. Je ne veux pas plus en dévoiler. Une fin est un trait que l'on tire pour que l'on ne soit pas décu. J'aimerais que les personnages restent pour tout le monde énigmatiques.
Photo d'un shooting avec Maritn par moi.